2e Session, 41e Législature,
Volume 149, Numéro 25

Le mardi 10 décembre 2013
L’honorable Noël A. Kinsella, Président

Le projet de charte des valeurs québécoises

Interpellation—Ajournement du débat

L’honorable Mobina S. B. Jaffer, ayant donné préavis le 28 octobre 2013 :

Qu’elle attirera l’attention du Sénat sur les effets négatifs de la charte des valeurs québécoises pour les Canadiens.

— Honorables sénateurs, aujourd’hui, j’aimerais attirer votre attention sur la charte des valeurs québécoises et parler des effets négatifs qu’elle aura sur les Canadiens.

Le nom officiel de la charte des valeurs québécoises est extrêmement long. Je le citerai donc une seule fois, dans un souci de concision. La charte s’intitule : Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que l’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement. Pour ma part, je l’appellerai « le plan du PQ ».

La première fois que j’en ai entendu parler, j’ai été remplie de tristesse, puis c’est la colère qui a pris le dessus. Maintenant, avec votre appui, j’aimerais empêcher que le plan du PQ se concrétise au Québec.

J’ai consacré ma carrière à lutter contre la discrimination. J’ai multiplié mes efforts afin d’accroître les droits des minorités, et j’ai aussi défendu les valeurs québécoises.

Honorables sénateurs, vous savez que je travaille avec acharnement à faire du Canada un pays réellement bilingue et à intégrer la culture francophone à l’ensemble de la culture canadienne. Les gens du Québec ont été très généreux envers ma famille et moi-même. Mon petit-fils, Ayaan, et moi gardons un merveilleux souvenir de Québec, une ville magnifique où nous avons été chaleureusement accueillis.

Le plan du PQ viendra éliminer, en un instant, le travail que moi et une multitude d’autres personnes avons mis des décennies à accomplir.

[Français]

J’aimerais commencer par vous raconter une histoire. Le 10 juin de cette année, la Fédération de soccer du Québec a imposé une interdiction contre le port du turban et de couvre-chefs semblables sur les terrains de soccer.

L’interdiction a empêché des enfants portant le turban de jouer au soccer avec leurs coéquipiers. Le gouvernement séparatiste du Québec n’a pas dénoncé cette interdiction comme étant discriminatoire, mais l’a plutôt défendue.

Une équipe de soccer de Brossard composée d’enfants de 13 ans a vu cette interdiction comme une occasion de défendre les autres joueurs. Personne dans cette équipe n’était sikh ou ne portait de couvre-chef religieux.

Leur entraîneur, Ihab Leheta, a demandé aux membres de son équipe de lui dire ce qui était plus important que le match. Un joueur a répondu « l’école », un autre « la famille », puis un troisième a dit « l’injustice ». L’entraîneur leur a répondu qu’il pouvait soit réagir en se disant : « ce n’est pas mon problème » ou soit décider de passer à l’action.

Par solidarité, à leur match suivant, tous les enfants de cette équipe ont porté des foulards orange qu’ils avaient empruntés au temple sikh local. Ils risquaient la défaite par défaut. Ils étaient prêts à renoncer à jouer pour combattre une injustice.

Ils se sont disputés avec l’arbitre et l’entraîneur de l’équipe adverse pour ce droit, parce que, peu importe l’opinion de ceux qui sont au pouvoir, ils savaient que c’était la chose à faire.

Ces enfants, comme Martin Luther King Jr, comprenaient qu’« une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier ». Aujourd’hui, c’était quelqu’un d’autre qui était victime de discrimination, mais demain ce serait leur tour.

[Traduction]

Honorables sénateurs, aujourd’hui, ce sont les minorités du Québec qui sont victimes de discrimination. Le projet du Parti québécois cible les minorités en les empêchant d’accéder à des postes dans la fonction publique si elles portent des signes religieux ostentatoires. Ces signes englobent le turban, le voile, la kippa et les croix. Les petits signes non ostentatoires sont acceptables, mais, malheureusement, il n’existe pas de petit turban, de petit voile ou de petite kippa qui ne soit pas visible.

Voici ce qu’on peut lire dans un rapport de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec :

[…] les personnes appartenant à ces groupes font déjà face à d’importants obstacles sur le marché du travail, les mesures envisagées auront vraisemblablement un impact négatif sur la mise en œuvre effective du droit à l’égalité en emploi des personnes visées.

L’interdiction de signes religieux est clairement considérée comme discriminatoire l’endroit des minorités visibles.

Dans une déclaration que j’ai faite en octobre, j’ai parlé de la signification du port du turban pour les sikhs. Je vous avais alors dit que, pour un sikh pratiquant, le turban n’était pas seulement une question de liberté religieuse, mais également une obligation religieuse. Le turban fait partie intégrante de son identité et de sa philosophie de vie. Après cette déclaration, pour la première fois en 40 ans depuis que je vis au Canada, j’ai commencé à recevoir des appels de la part de personnes me disant de retourner dans mon pays.

Honorable sénateurs, je suis une fière Canadienne. Je suis au service des Canadiens depuis le début de ma carrière. Pourtant, dans l’esprit de certaines personnes, parce que je suis immigrante, je n’ai pas le droit d’être traitée équitablement. Si ces gens n’approuvent pas ce que dis, ils m’ordonnent de retourner dans mon pays. Ils ne me voient pas vraiment comme une Canadienne, mais je sais que vous le savez et je sais que je suis une fière Canadienne.

En entendant ces mots au téléphone, j’ai eu la nausée. Cela me rappelle comment je me sentais quand Idi Amin, le dictateur ougandais, a dit une chose semblable lorsque ma famille et moi nous sommes réfugiés en Ouganda, parce que nous étions des Ougandais d’origine indienne.

[Français]

Ce profond sentiment d’exclusion qui vient de ceux que l’on considère nôtres, ce sentiment qui naît dans la gorge et descend au cœur, je croyais l’avoir laissé derrière moi en arrivant au Canada, le pays de l’égalité, de la justice et du respect.

Nous avons tous entendu parler des épisodes disgracieux de discrimination qui ont eu lieu un peu partout au pays depuis la création de cette charte des valeurs québécoises. Une mosquée de Saguenay a été baptisée au sang de porc.

Dans un centre commercial de Québec, une femme s’est fait dire de changer de religion et de retirer son voile, parce que le gouvernement allait la forcer à l’enlever de toute façon. Son fils de 18 ans s’est fait cracher dessus.

À Montréal, dans un autobus, une femme portant le hijab s’est fait invectiver par un homme qui lui a dit : « Avec Marois, on va l’enlever la tuque. » Une musulmane a subi une agression verbale dans un autobus d’Ottawa. On constate une augmentation de 300 p. 100 de cas signalés d’attaques contre les musulmans. Et la liste continue.

Honorables sénateurs, voilà les conséquences de cette charte des valeurs québécoises. Elle fait de la discrimination contre les minorités une pratique acceptable aux yeux de l’État et, du coup, légitimée dans la sphère publique. Pourtant, ceux qui préconisent une telle division entre les Canadiens ne se rendent pas compte que notre pays est fort non pas malgré sa diversité, mais grâce à sa diversité.

Les communautés minoritaires infusent notre pays d’une culture d’inclusion. Elles approfondissent nos liens avec les autres pays du monde. Elles apportent de nouvelles perspectives et de nouvelles façons de résoudre des problèmes. Elles favorisent plus de commerce.

[Traduction]

Les gens de différentes origines se préoccupent d’un plus large éventail de problèmes sociaux. Ils nous aident à mieux comprendre les problèmes auxquels sont confrontés les pays en développement, et nous permettent ainsi d’en faire plus. Ils nous donnent la possibilité de connaître d’autres langues, musiques, vêtements, cuisines, pratiques et idées. Le groupe de recherche Metropolis British Columbia, spécialisé dans l’immigration et l’intégration, a déclaré ceci :

[…] on considère souvent que les minorités apportent des avantages liés à des compétences spécialisés et à des contacts qui peuvent se traduire par des gains de productivité.

Selon le Conference Board du Canada, à mesure que la population du Canada vieillira et qu’un nombre croissant de baby-boomers partiront à la retraite, la contribution relative des immigrants et des minorités visibles à la croissance de la main- d’œuvre et du bien-être économique devrait continuer à augmenter.

(1840)

Il a également signalé que, de 1992 à 2001, l’emploi de membres de minorités visibles a augmenté en moyenne de 4,7 p. 100 par année par rapport à 1,25 p. 100 pour toutes les catégories de travailleurs confondues.

Si le temps me le permettait, je pourrais nommer d’autres avantages économiques pour le pays d’une diversité accrue, mais j’en parlerai une autre journée. Je me contenterai de dire que l’accroissement de la diversité est essentiel à la prospérité de notre pays.

Le Canada fait tout son possible pour s’assurer que les Canadiens, quels que soient leurs antécédents, sont traités équitablement et bénéficient de possibilités. C’est une tradition dont nous sommes fiers et qui a un but pratique : unir ce pays vaste et diversifié.

Le respect de cette tradition empêche les populations majoritaires de brimer le droit des populations minoritaires de participer pleinement à la société.

Par exemple, la population anglophone majoritaire ne peut pas empêcher les minorités francophones d’obtenir un emploi gouvernemental dans le reste du Canada. Si nous ne respectons pas cette tradition, les francophones pourraient croire qu’ils sont victimes d’ostracisme et se sentir jugés à cause de leur culture dans le reste du pays. Les francophones pourraient ne pas avoir accès à des services dans leur langue dans le reste du pays. Ils pourraient être faiblement représentés dans les syndicats qui protègent les droits des travailleurs dans le reste du pays. Ils pourraient croire qu’ils n’ont aucune valeur pour le Canada, et que leurs contributions et sacrifices ne sont pas reconnus dans le reste du pays.

La majorité exercerait une tyrannie totale sur la minorité dans le reste du Canada. C’est une situation que nous ne pouvons jamais tolérer. Je sais que chacun d’entre nous se battra très fort pour que l’ensemble des Canadiens possèdent les mêmes droits parce que, au Canada, tous les gens sont sur un pied d’égalité. Nous célébrons nos différences, et nous les acceptons, car nous comprenons qu’elles sont indissociables de la personne.

Nous considérons que les gens ont autant le droit de porter des symboles religieux qu’ils ont le droit de parler français. Le Canada est le pays où les parties de hockey sont diffusées en français, en anglais, en pendjabi et en arabe. L’unité du Canada vient de notre diversité.

Le Québec partage ces mêmes valeurs canadiennes : l’égalité, l’équité et le respect.

Il ne faut pas oublier que le Québec a toujours défendu ses minorités.

En 1986, le gouvernement du Québec a publié la Déclaration sur les relations interethniques et interraciales. Cette déclaration condamne le racisme et la discrimination raciale. Elle engage le gouvernement à favoriser la pleine participation de toutes les personnes au développement économique, social et culturel du Québec, quels que soient la couleur de leur peau, leur religion, leur ethnie et leur pays d’origine.

Le gouvernement du Québec a publié en 1990 un document intitulé Au Québec pour bâtir ensemble. Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration.

Cet énoncé de politique renforce trois principes : le Québec est une société dont le français est la langue commune de la vie publique; le Québec est une société démocratique où la participation et la contribution de tous sont attendues et favorisées; le Québec est une société pluraliste qui respecte la diversité des cultures.

En 2008, le gouvernement du Québec a publié La diversité : une valeur ajoutée. Politique gouvernementale pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec. Cette politique définit trois grandes orientations : reconnaître et contrer les préjugés et la discrimination; s’attaquer à toutes les formes de discrimination et assurer une meilleure représentation des groupes sous-représentés dans les diverses institutions, publiques et privées, ainsi que dans les entreprises; assurer la cohérence et la complémentarité des efforts des intervenants afin de lutter contre les préjugés et la discrimination.

Voilà les valeurs du Québec : créer son identité unique de société francophone tout en protégeant et en défendant l’identité et les droits des minorités.

Honorables sénateurs, le gouvernement séparatiste du Québec cherche à détourner les véritables valeurs des Québécois parce qu’il croit qu’il pourra ainsi remporter les prochaines élections. Il pratique la politique de la division.

Malheureusement, le gouvernement séparatiste a commis une grave erreur de jugement. Il n’a pas tenu compte du fait que les Québécois sont des gens remplis de compassion, raisonnables et soucieux d’équité. Les Québécois respectent tous leurs concitoyens et reconnaissent leur valeur, quels que soient les symboles que ceux- ci décident d’arborer.

Honorables sénateurs, nous devons agir nous aussi. Nous ne devons pas simplement nous contenter de soulever la question. Nous devons veiller à ce que ceux qui essaient de semer la division ne bafouent pas les droits des Canadiens. Nous devons veiller à ce que les Canadiens ne soient pas obligés de quitter leur emploi en raison de leurs convictions religieuses. Nous devons défendre les valeurs canadiennes dont nous sommes si fiers, soit le respect de nos différences et la justice pour tous.

Honorables sénateurs, lorsque j’étais jeune, ma mère voulait que je sois pianiste, tandis que mon père, lui, voulait que je devienne politicienne. Vous savez maintenant qui l’a emporté. Lorsque je m’exerçais au piano, il m’arrivait parfois, pour embêter ma mère, de jouer seulement avec les touches blanches ou seulement avec les touches noires. Il n’y avait aucune harmonie et ma mère avait beaucoup de mal à tolérer cela. De la cuisine, elle me criait que pour jouer de façon harmonieuse, il faut utiliser à la fois les touches blanches et les touches noires. Il ne peut pas y avoir d’harmonie si on utilise uniquement les touches blanches ou uniquement les touches noires.

Aujourd’hui, je comprends ce que ma mère essayait de m’inculquer en me disant cela.

En fin de semaine dernière, j’ai assisté à une activité organisée par une association appelée Kohinoor Folk Art, dans la région de Surrey. J’ai ainsi eu l’occasion de voir de jeunes enfants sikhs effectuer une magnifique danse bhangra.

Tout à coup, au beau milieu du spectacle, spontanément et de leur propre chef, les enfants ont commencé à chanter « Jingle Bells » en s’accompagnant d’instruments du sous-continent indien. J’en avais les larmes aux yeux. Je vous invite à vous rendre sur mon site web : c’est incroyable de voir des enfants sikhs portant un turban qui jouent « Jingle Bells » avec des instruments indiens. C’est l’essence même du Canada.

Un jeune garçon sikh habitant la ville personnifie littéralement l’harmonie et l’intégration lorsqu’il souhaite si ardemment faire partie de notre grand pays qu’à l’occasion d’un spectacle, il se souvient que c’est le temps de Noël et il veut chanter de la musique de Noël, lui aussi. Ce sont vraiment des enfants du Canada.

Aujourd’hui, je tiens à vous dire que je ne ménagerai aucun effort pour empêcher le gouvernement séparatiste du Québec de priver les minorités de leurs droits simplement à cause de leur appartenance religieuse. Et vous?

Son Honneur le Président intérimaire : La sénatrice Hervieux- Payette.

[Français]

L’honorable Céline Hervieux-Payette : J’aimerais demander à ma collègue si elle a l’intention de comparaître devant le comité parlementaire de l’Assemblée nationale afin de lui faire part de ses préoccupations.

[Traduction]

La sénatrice Jaffer : Je vais essayer. J’ai bien évidemment parlé à ma très bonne amie, Mme Houda-Pepin, à Montréal, et nous avons convenu de ne pas être d’accord sur cette question. Nous continuerons d’être amies, et je continuerai d’essayer de la convaincre que, ne lui en déplaise, une femme a le droit de porter le hidjab. Nous vivons dans un grand pays, et j’ai le choix, en tant que femme musulmane, de ne pas porter le hidjab. C’est un choix qui m’appartient, et j’exerce fièrement mon droit de choisir. Aucun homme ni aucun État ne me diront que je dois porter le hidjab. C’est à moi de choisir.

De la même manière, si une autre femme musulmane souhaite porter le hidjab, ni moi ni l’État n’avons le droit de lui dire qu’elle ne peut pas le porter. C’est ce qui fait la beauté de notre pays.

(Sur la motion de la sénatrice Cordy, le débat est ajourné.)